La décision de suspendre l’accès aux réseaux sociaux a provoqué une déflagration dont l’écho résonne encore bien au-delà de nos frontières. Dans un pays qui a toujours sacralisé la liberté d’expression comme un droit fondamental, l’onde de choc a été immédiate, la nouvelle a eu l’effet d’une douche froide.
Pourtant, derrière les cris d’orfraie et les grandes indignations sélectives, la question dérangeante qui s’impose est de savoir si cette liberté, dont on nous rebat les oreilles, n’était pas devenue l’alibi d’un désordre numérique intolérable. D’un côté, les contempteurs de la mesure dénoncent une atteinte liberticide. De l’autre, certains, se réclamant du respect d’autrui, applaudissent discrètement ce qu’ils perçoivent comme un nécessaire coup d’arrêt. L’organe de régulation a listé des griefs accablants. Citant pêlemêle, la diffamation, les injures, les atteintes à la dignité et à la vie privée des citoyens et personnalités publiques. Il a évoqué ces fake news qui, telles une traînée de poudre, menacent l’ordre public, la cohésion sociale et jusqu’à la défense nationale. Il a pointé du doigt le cyberharcèlement, ces meutes organisées contre des citoyens, et la divulgation illicite de données personnelles. Autant de maux, autant de dérives.
Et c’est bien là où le bât blesse. Car, ces errements n’étaient un secret pour personne. Des citoyens, victimes impuissantes, les ont dénoncés à voix haute. Les pouvoirs publics, eux, sont longtemps restés timorés, souvent accusés d’une coupable complaisance envers certaines figures de ces cohortes d’individus qui, de leur exil ou de leur anonymat, se sont érigés en procureurs et en juges. Leur fonds de commerce ? L’instrumentalisation, la calomnie, la tentative systématique de déstabilisation de tout contradicteur, qu’il soi t responsable politique, acteur public ou simple citoyen pris à partie dans sa vie privée.
Le mal était profond, quasi viscéral. Il était devenu si commun, si banalisé, que le pays tout entier assistait, sans broncher, à cette lente désagrégation du lien social et à la «mise à mort» de milliers de nos compatriotes. Osons le dire, jamais l’autorité publique, y compris dans sa plus haute expression, n’avait été outragée avec une telle constance et violence. Jamais ces «défenseurs du peuple» autoproclamés n’avaient bénéficié d’une telle impunité, nourrissant les soupçons de connivences troubles avec des forces occultes et autres groupes de pression. Jamais, enfin, ces plateformes incontrôlables diffusant, souvent le vrai, le faux, le trouble, la violence et autres n’avaient autant supplanté les médias d’informations officiels, plus professionnels et respectueux de l’éthique.
Alors oui, l’indignation d’aujourd’hui face à une mesure à titre conservatoire qui se veut exceptionnelle est légitime. Mais elle est aussi, disons-le, profondément hypocrite. Elle sonne faux. Car, si cette suspension fait si mal, c’est moins par sa brutalité ou encore le cadre juridique qui la sous-tend, que par ce qu’elle révèle notre inertie collective. Où étaient ces belles consciences citoyennes quand il fallait défendre l’honneur bafoué de compatriotes livrés en pâture? Pourquoi ce tollé n’a-t-il pas éclaté bien plus tôt, lorsque la menace s’est installée dans la durée? Mieux vaut tard que jamais, dit l’adage. Mais cette décision n’aurait pas, pour d’aucuns, le visage d’une solution extrême si, en amont , une volonté politique claire avait mis un terme à la dérive. Il fallait frapper vite et fort, mais on a laissé le venin se répandre, pour devoir, aujourd’hui, recourir à l’amputation.
Au-delà de la polémique, une seule chose doit désormais compter, c’est l’avenir. Sachons nous réjouir, pour le fond, que l’État affiche enfin la volonté de régir ces plateformes. Est-ce possible? Rien ne l’indique, mais espérons. Le défi, désormais, est de construire un cadre où la liberté d’expression et d’opinion pourra s’exercer sur ces réseaux sans se transformer en arme de destruction massive, mais en toute responsabilité numérique. Le Gabon mérite mieux que des tribunaux populaires. Il mérite un débat démocratique apaisé, à la hauteur des enjeux qui nous attendent. Nous avons les canaux, les hommes et la matière, mais sommes-nous disposés ? Seul l’avenir nous le dira.
random pub
