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L'Union 50 ans

Des souvenirs et des émotions fortes

NGOYO MOUSSAVOU, ancien directeur de la publication, directeur de la rédaction

J'ai intégré la rédaction de L’Union au cours de l'année 1978 en qualité de journaliste stagiaire. Grand manitou du Parti démocratique gabonais (PDG), Léon Augé en était le président du Conseil d'administration, Albert Yangari le directeur général, Pierre Célestin Ndong Ondo le directeur de la rédaction, et Samuel Mba Nguema le rédacteur en chef. " Rescapé " volontaire du contingent des journalistes hexagonaux envoyés par la coopération française pour aider à lancer le quotidien national, Jean- Pierre Challard, qui signait sous le pseudonyme de Jean Bilinga, animait et coordonnait le travail des journalistes. Eurasien de père vietnamien et de mère française, il était diplômé de Sciences Po Lyon. Aussi, au-delà de l'encadrement des journalistes, assurait-il également une forme de formation continue intra-muros.

Les journalistes que j'avais trouvés à la rédaction ont pour noms, entre autres, Danny Mba Bekale, Duchâteau Effemba, Victor Mbegah Effa, Christian Walter Ngoua- Beaud, Joseph Ebang. Albert Yangari et Pierre Célestin Ndong Ondo surtout, qui dirigeaient la rédaction d'une main de fer dans un gant de velours, avaient le souci de l'information correcte et tenaient à ce que les articles soient écrits en bon français. Sinon on prenait la porte. Beaucoup de mes contemporains furent forcés de quitter la rédaction de L’Union au motif que leurs articles n'avaient pas la profondeur voulue et manquaient de rigueur journalistique.

Un jour, j'avais failli de peu en faire les frais. Il m'avait été demandé de rédiger un papier sur la pénurie de gaz butane qui perdurait dans le pays. Je m'étais embrouillé dans des références approximatives sur la guerre du Kippour qui déclencha le premier choc pétrolier. Les pays arabes membres de l'OPEP avaient décidé de punir les pays occidentaux pour leur soutien à l'État d'Israël, en imposant un embargo pétrolier et en quadruplant les prix du baril, ce qui impacta négativement l'économie mondiale.

Tout ça pour établir un lien de cause à effet avec la pénurie de gaz qui frappait les foyers gabonais. J'étais à côté de la plaque. Ndong Ondo demanda à Danny Mba Bekale de reprendre l'article. Jean Bilinga récupéra mon manuscrit, le froissa et le jeta à la poubelle. Je m'enfermai longtemps dans les toilettes de la rédaction, pleurant comme une Madeleine, convaincu que j'allais être viré à mon tour pour avoir failli dans la maîtrise et la connaissance des faits rapportés.

Non seulement les articles devaient être bien écrits mais la longévité des journalistes dépendait également de leurs productions respectives. Leurs signatures étaient exigées dans les colonnes du journal au quotidien. Ce qui les obligeait à être en permanence sur le terrain pour " chasser " des sujets de reportages au lieu d'attendre des journées entières assis au desk central que les informations viennent vers eux. Cette pression permanente de la hiérarchie et le stress du métier, loin de nous décourager, créaient inversement une certaine émulation et une saine compétition entre les journalistes de la Rédaction. Nous prenions du plaisir à travailler dans un esprit de camaraderie et d'efficacité.

Je ne remercierai jamais assez M. Albert Yangari qui m'avait recruté à L'Union et mis le pied à l'étrier. J'ai pu gravir une à une les marches de la Rédaction du quotidien national jusqu'au sommet de la pyramide. Toujours de bon conseil, il m'incitait à lire la presse internationale et à m'inspirer des articles de ces médias pour améliorer mon vocabulaire et me forger mon propre style d'écriture. J'adorais la façon d'écrire de Jean Bilinga, sa finesse d'esprit, sa riche culture générale et ses railleries. C'est lui qui m'initia à l'écriture subtile du billet " Makaya ", alliant humour caustique et formules au vitriol. N'écrit pas " Makaya " qui veut. Il faut passer par une sorte d'initiation " ésotérique " se transmettant d'une génération de journalistes à l'autre.

Les anecdotes pittoresques de mon long passage à L'Union sont diverses et variées. J'en ai quelques-unes qui m'ont durablement marqué. Comme celle me renvoyant à ce week-end entre fin de l'année 1978 et début de l'année 1979 par là. Le célèbre groupe d'animation " Kounabeli ", dirigé par la première dame d'alors Joséphine Bongo née Kama Dabany, avait programmé un concert au cinéma " Le Komo ". La publicité de l'époque nous renseignait que c'était la salle de cinéma la plus climatisée d'Afrique. Mon collègue et ami Christian Walter Ngoua-Beaud, qui avait rédigé l'avant-papier annonçant le spectacle, me demanda de " couvrir " l'événement à sa place à cause d'une indisponibilité de dernière minute. Sauf que j'étais loin de m'imaginer que son article avait provoqué la colère de Mme Joséphine Bongo.

Il s'était en effet quelque peu enivré avec les mots en pointant, par exemple, les "déhanchements houleux " des danseuses de Kounabeli "frisant un érotisme savant". Des "Kongosseuses" professionnelles s'étaient empressées d'aller dire à Mme Joséphine Bongo que Yangari avait laissé ses journalistes écrire que les femmes de " Kounabeli " faisaient de l'érotisme sur scène. Le concert se passa un dimanche après-midi et fut une réussite totale. Fidèle à son habitude, Maman Patience avait tout réglé comme du papier à musique, elle chantait depuis sa loge située derrière la scène. Son illustre époux Omar Bongo débarqua au milieu du spectacle dans une salle survoltée. A la fin, je sollicitai une interview express de la grande artiste du jour qui fut acceptée.

Elle : C'est vous Ngoua Beaud ?

Moi : Non Mme la Présidente, moi c'est le journaliste Ngoyo Moussavou.

Elle : M. Ngoyo Moussavou, avez-vous vu les femmes de Kounabeli faire de l'érotisme ?

Moi : Non Mme la Présidente.

Elle : Allez dire à votre Yangari-là que je ne suis pas contente. Je vais le dire à mon mari.

Et elle mit fin séance tenante à notre échange. J'avais raté mon interview express. Le lendemain je tenais meeting dans la salle de rédaction pour expliquer ce qui m'était arrivé la veille. J'avais à peine commencé que nous vîmes feu Fidèle Etchenda, qui s'occupait de la communication présidentielle, faire irruption dans la salle et repartir aussitôt avec Christian Walter Ngoua-Beaud, le tirant par la main. Fidèle Etchenda n'eut même pas l'élégance de répondre aux questions posées par Pierre-Célestin Ndong Ondo qui voulait en savoir davantage.

Il y avait Conseil des ministres ce jour-là, Ngoua-Beaud fut convié pour s'expliquer devant le chef de l'État et le gouvernement au grand complet, sur le sens de ses écrits querellés. Il prit la parole et commença à se référer à toutes les divinités de la mythologie gréco-romaine incarnant l'amour, la séduction et la beauté féminine et que c'était dans ce contexte de célébration de la femme qu'il fallait situer son article.

Le Vieux Jean-Stanislas Migolet, ministre de l'Intérieur et doyen des ministres, était de marbre, fusillant du regard le journaliste qui avait osé fâcher la première dame. Deux jeunes ministres, Jules Aristide Bourdès Ogouliguendé (JABO) et Louis-Gaston Mayila, pour ne pas les citer, hilares, feignaient l'indignation dans un chahut contenu. Ce qui agaça le chef de l'État qui congédia le journaliste malappris en lui intimant l'ordre de lui faire un rapport circonstancié de ses "outrances". Ngoua-Beaud ne fut pas renvoyé de L'Union comme c'était, malheureusement, souvent le cas en ce temps-là.

J'aimerais pour terminer féliciter et rendre hommage à la nouvelle génération des journalistes qui a repris le flambeau des aînés. Contre vents et marées, ils continuent de faire rayonner le journal L’Union par leur compétence, leur professionnalisme et leur résilience. Malgré l'adversité due essentiellement à la concurrence et aux mutations technologiques, ils ne ménagent aucun effort pour que le journal L’Union, devenu patrimoine national, demeure ce média de référence, qu'on cite pour le sérieux de sa ligne éditoriale et la qualité technique de son produit.

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